Une eau dont on a tracé les bords
Lac, mer ou rivière : l'eau naturelle n'a ni contour net ni fond visible. La piscine en est l'inverse, un bassin géométrique, filtré, surveillé, découpé en couloirs. On sait où elle commence, où elle finit, et jusqu'où l'on a pied.
Pour Jung, l'eau est le symbole le plus courant de l'inconscient ; le lac au fond de la vallée figure ce qui se tient sous la conscience. La piscine en offre une version apprivoisée, une manière sûre d'approcher sa vie intérieure. Jung employait le mot grec temenos, l'enceinte sacrée, pour désigner l'espace protégé sans lequel un travail intérieur ne peut commencer.
Un cadre trop parfait peut toutefois tenir à distance. Une eau chlorée, sans courant ni profondeur véritable, dit parfois une vie émotionnelle maîtrisée au point qu'il ne s'y passe plus rien.
La piscine de Béthesda
Dans un essai sur les archétypes, Jung commente le rêve d'un théologien qui apercevait en contrebas un lac sombre et se sentait empêché d'en approcher. Il rapproche cette scène d'un récit de l'Évangile de Jean : à Jérusalem, la piscine de Béthesda guérissait le premier malade qui y descendait lorsqu'un ange en avait agité l'eau. Le rêveur avait raison d'avoir peur, estime Jung, mais c'est bien au bord de cette eau que l'esprit vivant pouvait agir.
Le récit évangélique contient un détail que les rêves de piscine retrouvent souvent : un homme paralysé attend depuis trente-huit ans au bord du bassin, sans jamais y entrer, faute de quelqu'un pour l'y porter. On peut rêver d'une piscine en restant sur le rebord ; c'est peut-être tout le sujet du rêve.
Petit bain, grand bain
Beaucoup ont appris à nager agrippés au bord, avant d'oser lâcher. Passer du petit bain, où l'on a pied, au grand bain, où le sol se dérobe, est l'une des premières épreuves de confiance de l'enfance ; on retrouve cette épreuve en rêve lorsque la vie demande de nouveau de lâcher prise.
La piscine est aussi un lieu d'exposition : le corps presque nu, sous une lumière crue, parmi les autres. Certains rêves de piscine parlent moins de l'eau que du regard qu'on y subit.
Au bord ou dans l'eau
- Une eau limpide dont on distingue le fond — une période de clarté intérieure, où l'on se comprend mieux.
- Une piscine vide — une ressource affective tarie, ou un cadre prêt qui attend d'être rempli.
- Une eau trouble dans un bassin censé être propre — un lieu sûr qui ne l'est plus tout à fait.
- Rester assis sur le bord sans se baigner — l'attente de Béthesda : savoir que l'eau est là, et ne pas y entrer.
- Plonger dans le grand bain — s'engager enfin là où l'on n'a plus pied.
- Enchaîner les longueurs — une discipline qui structure, ou une routine qui tourne en rond.
- Une piscine qui se prolonge jusqu'à la mer — le cadre qui cède, l'eau maîtrisée rejoignant l'eau libre.
Une lecture psychologique, pas une case toute faite
La lecture jungienne voit dans l'eau l'inconscient, et dans la piscine une part de celui-ci rendue abordable. Jung a lui-même rêvé, en 1927, d'un bassin rond au centre d'une ville sombre et pluvieuse, avec en son milieu une île ensoleillée portant un magnolia ; il y reconnut une image du centre de la personnalité, qu'il appelait le Soi. D'autres approches rattachent ces rêves à des souvenirs concrets — vacances, leçons de natation, vestiaires — dont l'émotion ressurgit intacte.
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